Les lettres de Jean Vanier
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Les lettres de Jean Vanier - 5ème partie
Posté le 2009-03-22 11:03:02

Cinquième partie. L’échange de lettres de réflexion se poursuit entre le journaliste Ian Brown du journal The Clobe and Mail et Jean Vanier.

Dans l’échange d’aujourd’hui entre Toronto et Trosly-Breuil (France), ils discutent sur les ravages du temps, le vieillissement – et ce qui se passe ensuite.

© - The Globe and Mail


IAN BROWN ÉCRIT

Cher Jean,

Je viens de passer la journée avec mon père. C'était le jour de son anniversaire – il a 95 ans maintenant. Il travaille toujours, essaie de faire de l’exercice tous les matins, plante ses tomates à chaque printemps, planifie encore ses récoltes de chaque automne.

La récolte en elle-même n’a pratiquement aucune importance. Par contre, lorsque je le regarde travailler son jardin, je sais que c’est l’une des choses qu’il aime le plus faire. Sa vie n'est n’est pas compliquée. Le jardin, le bureau, le travail, être utile, la compagnie des gens qu’il admire et qui le font rire et penser – c’est ce qui lui fait plaisir.

Il y a un an, il a glissé et fait une chute, ce qui l’a forcé à passer quelques semaines au lit. Cet accident l’a rendu plus prudent et l’empêche désormais de conduire.

Jusqu'ici sa voiture avait été le grand égalisateur. Il ne pouvait plus courir aussi vite que les autres (il a joué au squash jusqu’à 87 ans) ou soulever une dalle de pierre comme moi, mais dans sa voiture il pouvait conduire aussi vite et aussi loin que quiconque.

Sa voiture reste désormais dans le garage, et il a l'impression d'y avoir été remisé en même temps.

Ce n’est pas vraiment le fait qu'il vieillisse qui me frappe le plus chez lui. Au-delà de sa peau translucide, sa manière de sortir de la voiture et sa façon prudente de marcher, c'est plutôt son dégoût de vieillir que je remarque. La semaine dernière, il m’a dit  qu'il préfèrerait mourir à 75 ans que de vivre jusqu'à 95.

Nous venions de passer une heure agréable à parler de sa vie, autour d’un café. Il avait de l’énergie à revendre, et pourtant ses capacités physiques lui font honte.

Je me demande si vous, Jean, avez aussi peur à l’approche du terme de votre vie, ou si à tout le moins vous ressentez de la frustration de voir votre corps s’affaiblir, comme c’est le cas de mon père ? Comment gardez-vous la peur à distance ? Comment voyez-vous la mort et ce qui vient après ? (Lorsque j’étais à Trosly, vous avez parlé de la peur de votre nièce devant la mort. Vous avez aussi mentionné le « lieu du désir ». Qu’est-ce que c’est ?)

Comment le décrivez-vous aux autres, particulièrement lorsque grandit leur peur de s’affaiblir jusqu’à n’être plus rien ? Et plus important encore, alors qu’ils glissent vers la solitude ultime de la mort ?

Lorsque j’y pense du haut de mes 55 ans – sans que ce nombre signifie grand-chose, car la mort vient quand elle le veut – vieillir semble être un voyage désespérant vers la solitude. La mort ne serait que la solitude ultime.

Je ne peux m’imaginer devenant vieux, de ce fait plus faible et plus seul, sans en ressentir de la frustration. Le moindre ennui de santé me rend anxieux, l’anxiété me rend irritable, l’irritabilité m’aigrit jusqu’à me sentir injustement traité. Et si je me sens ainsi dans mes mauvaises journées, je ne peux reprocher à mon père de 95 ans de se sentir encore pire.
Hier soir, un homme de 80 ans, encore plein d’entrain, me donnait sa recette pour vivre pleinement tout en vieillissant : « un engagement actif pour l’avenir, disait-il, voilà le secret ».

Cela semble vrai, en autant que l’esprit n’a pas déjà foutu le camp et que l’on peut toujours s’engager. Mais si physiquement il ne nous reste que peu d’avenir, qu’est-ce qui pourrait nous motiver à s’y engager activement ?

Je pense à un vieil ami qui est mort d’un cancer des os il y a plusieurs années, à plus de 70 ans. Il ne pouvait plus jouer au golf ni même bouger. Il haïssait son propre déclin, et peu à peu il se mit à haïr tout ce qui le lui rappelait – le monde extérieur, les autres, même le golf, sport avec lequel il avait eu durant toute sa vie une histoire d’amour presque indécente.

Je sais comment il aurait dû voir le vieillissement et l’arrivée prochaine de la mort ; je sais qu’il aurait dû se rabattre sur la lecture, la vie de l’esprit, ce qui lui restait. Mais ce que chacun devrait faire face à cette grande tragédie existentielle semble bien théorique, particulièrement à une époque de recul du religieux.

Peut-être le vieillissement a-t-il des avantages cachés. On n’a plus besoin de se préoccuper de son apparence et on peut donc mieux se concentrer sur autre chose. Peut-être sait-on mieux quoi faire de son temps lorsqu’il en reste moins.

Comment vous voyez-vous Jean à votre âge ? Comment acceptez-vous l’avancée inexorable de la faiblesse et de la fragilité – sans parler du caractère aléatoire de leur arrivée – sans haïr cette perte de ce que vous avez été comme homme et comme être humain ?

J’espère que ces questions ne vous mettent pas mal à l'aise. J’espère que vous comprendrez que je ne vous les pose que parce que je soupçonne que vous y apporterez de bonnes réponses.

Amitiés

Ian

--------------------------------

JEAN VANIER RÉPOND 

Mon cher Ian,

Je ne me sens pas tellement plus vieux qu’hier. Je suppose que franchir le seuil de mes 80 ans est davantage symbolique qu’autre chose.

Déjà, je ne me sentais pas si vieux à 76 ou 77 ans… Et maintenant j’en ai 80. Je regarde ma date de naissance et oui, j’ai 80 ans, aucun doute possible, mais je ne les sens pas vraiment.

Bien sûr, je prends soin de moi. Je me réveille plus tard, je vais au lit plus tôt et je dors après le dîner. Je me sens assez bien. Je suis heureux. Heureux d’être en vie, heureux de faire partie de ma communauté et heureux de manger à tous les jours (lorsque je ne voyage pas) dans mon foyer avec Albert et Nathalie (qui est aveugle), avec Cariosa de Pincher Creek, Alta., avec Monique (qui parle très peu, mais dont chaque mot est une perle) et avec tous les autres.

J’essaie de vivre le moment présent, d’accepter la réalité telle qu’elle est – la réalité de mon corps et de mon esprit, la réalité de ma communauté, la réalité de la création et de notre monde. Aujourd’hui, il fait soleil et froid; hier, il pleuvait et il faisait froid. Acceptez chaque jour, chaque moment comme ils viennent – les différentes saisons – et bientôt ce sera le printemps.

Il y a aussi les saisons du corps. Tôt ou tard, quelque chose m’arrivera – un accident ou une maladie, ou tout simplement je deviendrai faible, lent, incapable de lire ou d’écrire, incapable de donner des conférences.

Pour être honnête, je ne me questionne pas trop sur demain. Vivez bien aujourd’hui. Chaque saison est belle à sa façon. J’ai la force pour aujourd’hui et j’espère l’avoir aussi pour demain. Pourquoi perdre du temps à s’inquiéter ou même à se questionner? Écrivez-moi quand j’aurai 86 ans – je vous dirai alors comment je me sens!

Ai-je peur de la mort? Non, je ne peux pas vraiment dire cela.

Un jour, lorsque j’étais dans la marine, je suis tombé du navire dans une mer agitée balayée par de forts vents. Je perdis conscience au moment de toucher l’eau. Je fus emporté très loin par les vents qui poussaient mon énorme veste de flottaison, jusqu’à ce qu’on me recueille à bord d’un petit bateau envoyé pour me sauver. Je repris conscience alors qu’on me hissait hors de l’eau.

J’aurais pu glisser dans la vie après la mort sans le savoir. Beaucoup de gens meurent comme s’ils s’endormaient. Ils se réveillent dans un monde différent, un monde de lumière, de paix et d’immense tendresse.

Ai-je des peurs aujourd’hui? Peut-être une peur du vide, de l’absence, de l’angoisse. Aujourd’hui j’ai de l’énergie – mais lorsque je ne pourrai rien faire d’autre qu’attendre, attendre une visite ou un moment de quiétude intérieure, de paix, ou la présence discrète de Dieu? Je ne m’inquiète pas aujourd’hui pour ce qui pourrait arriver demain.

Aujourd’hui, je vis des moments de paix et de tranquillité lorsque je ne fais rien de précis. Je suis alors présent à la vie, à la création et à Dieu. La prière peut être un lieu de repos véritable. La prière peut aussi être un cri de douleur et d’angoisse, de solitude. Je crois que c’est là ma plus grande peur. Mais je m’imagine que tout ira bien lorsque le temps viendra.

Vous me demandez ce qui arrivera lorsque je glisserai dans cet autre monde de lumière, de paix et d’immense tendresse de l’au-delà. Voici ce que je crois : j’ai vécu ma vie dans la foi et la confiance, je continuerai donc de vivre dans la foi et la confiance. Je fais confiance à la vie et aux gens. Je fais confiance à mon cœur et à mon esprit. Je fais confiance à la vie, à Dieu, aux efforts pour devenir plus aimant, plus fidèle. Je fais confiance à la création, aux oiseaux, aux fleurs et aux saisons.

La création est si belle – le soleil, le vent, les hommes et les femmes, tout est si beau lorsqu’on y regarde avec confiance et tendresse. Si donc la création est belle, alors la conception des enfants, leur naissance, leur croissance et même leur mort sont également belles.

N’allez pas croire que je vis dans quelqu'utopie où tout serait beau. Les gens peuvent être acerbes voire méchants. Ils peuvent être menés par des pensées et des actes mauvais. Ils peuvent tuer et violer et ainsi de suite. Je sais tout cela. Mais je crois aussi qu’en chaque personne, sous toute la dureté, la haine, la peur et l’angoisse, il y a un petit enfant qui attend l’amour qu’il n’a jamais reçu. Les êtres humains sont véritablement beaux, mais trop nombreux sont ceux qui ne le savent pas.

Qu’est-ce qui selon moi arrive lorsqu’on entre dans cet autre monde de lumière et de gloire? Ce sera un moment merveilleux de paix, d'explosion de joie et d’épanouissement de l’amour. Le moment où finalement nous arrivons à destination. Ce sera plus merveilleux que tout ce qu’on aurait pu imaginer.

Il y aura ensuite un moment de souffrance. Nous verrons clairement comment et quand, au cours de notre séjour sur Terre, nous avons attaqué et meurtri la vie, notre propre vie et celle des autres. Ce sera un moment de souffrance, de profonde tristesse.

Mais ensuite, très vite (bien que le temps ne soit plus le même – pas de minutes, d’heures ou de jours, d’années et ainsi de suite – je ne sais comment expliquer cette nouvelle temporalité où tout sera unifié), oui, très vite, il y aura le sentiment d’être aimé comme nous sommes, avec toutes nos brisures, nos coins obscures et sales et nos désordres.

Nous pleurerons alors de joie – pas de larmes, pas d’yeux, mais nous pleurerons de joie d’être aimés tels que nous sommes, avec toutes les blessures que nous avons infligées à la vie dans notre passé sur Terre – et nous verrons aussi tout ce que nous avons fait par amour de la vie.

Nous entrerons alors dans le lieu du désir, un désir immense non pas seulement de voir Dieu, mais d’être enveloppés en Dieu, de boire Dieu, d’être aimés de Dieu. Le désir est une chose belle, merveilleuse. C’est l’opposé de la dépression. Dans la dépression, il n’y a pas de désir.

Ce lieu du désir est beau, mais source de doulour aussi, parce que nous n’avons pas ce que nous désirons si ardemment. Un désir insatisfait est une attente anxieuse – oui, attendre avec un tel désir est douloureux et source d’angoisse. Toutefois, ce désir nous purifie et nous prépare à la rencontre avec l’Infini.

Puis un jour (malgré qu’il n’y ait pas de jours ni d’années dans ce nouveau monde), le voile se déchire, notre désir le plus profond est comblé, nous sommes Un. Nous découvrons soudainement qui nous sommes en Dieu : la Vie qui coule en nous et à travers nous, donnant et recevant la vie comme un baiser. Tout est en nous et je suis en tout. Tout devient chanson, rire, une fête de mariage avec Dieu et avec tout – mon Dieu et moi.

C’est si merveilleux, indiciblement, incroyablement merveilleux, de danser et rire et boire la plénitude de la vie, de l’amour, de la beauté avec tous ceux et celles que nous avons aimés, tout étant maintenant accompli.

Aujourd’hui, nous sommes sur Terre, une terre d’ombres et parfois de ténèbres, mais nous savons une chose : nos cœurs, si souvent blessés, sont beaux. Ils sont faits pour aimer. Nous nous sentons parfois coupables, fâchés ou déprimés, et nous en voulons aux autres. Mais, à un certain moment, un peu de lumière entre dans nos cœurs et nous commençons à espérer, à croire.

Attendons donc ce nouveau monde entr’aperçu. Préparons-nous à cela à chaque jour, par l’amour des autres, le cheminement dans la foi, en devenant des hommes et des femmes de paix. Le paradis est le paradis – une fête joyeuse, qui se prolonge alors que nous continuons d’aider et d’accompagner ceux qui se débattent encore dans leur cheminement.

Paix,

Jean


Ian Brown



JEAN VANIER RÉPOND

Mon cher Ian,

Je ne me sens pas tellement plus vieux qu’hier. Je suppose que franchir le seuil de mes 80 ans est davantage symbolique qu’autre chose.

Déjà, je ne me sentais pas si vieux à 76 ou 77 ans… Et maintenant j’en ai 80. Je regarde ma date de naissance et oui, j’ai 80 ans, aucun doute possible, mais je ne les sens pas vraiment.

Bien sûr, je prends soin de moi. Je me réveille plus tard, je vais au lit plus tôt et je dors après le dîner. Je me sens assez bien. Je suis heureux. Heureux d’être en vie, heureux de faire partie de ma communauté et heureux de manger à tous les jours (lorsque je ne voyage pas) dans mon foyer avec Albert et Nathalie (qui est aveugle), avec Cariosa de Pincher Creek, Alta., avec Monique (qui parle très peu, mais dont chaque mot est une perle) et avec tous les autres.

J’essaie de vivre le moment présent, d’accepter la réalité telle qu’elle est – la réalité de mon corps et de mon esprit, la réalité de ma communauté, la réalité de la création et de notre monde. Aujourd’hui, il fait soleil et froid; hier, il pleuvait et il faisait froid. Acceptez chaque jour, chaque moment comme ils viennent – les différentes saisons – et bientôt ce sera le printemps.

Il y a aussi les saisons du corps. Tôt ou tard, quelque chose m’arrivera – un accident ou une maladie, ou tout simplement je deviendrai faible, lent, incapable de lire ou d’écrire, incapable de donner des conférences.

Pour être honnête, je ne me questionne pas trop sur demain. Vivez bien aujourd’hui. Chaque saison est belle à sa façon. J’ai la force pour aujourd’hui et j’espère l’avoir aussi pour demain. Pourquoi perdre du temps à s’inquiéter ou même à se questionner? Écrivez-moi quand j’aurai 86 ans – je vous dirai alors comment je me sens!

Ai-je peur de la mort? Non, je ne peux pas vraiment dire cela.

Un jour, lorsque j’étais dans la marine, je suis tombé du navire dans une mer agitée balayée par de forts vents. Je perdis conscience au moment de toucher l’eau. Je fus emporté très loin par les vents qui poussaient mon énorme veste de flottaison, jusqu’à ce qu’on me recueille à bord d’un petit bateau envoyé pour me sauver. Je repris conscience alors qu’on me hissait hors de l’eau.

J’aurais pu glisser dans la vie après la mort sans le savoir. Beaucoup de gens meurent comme s’ils s’endormaient. Ils se réveillent dans un monde différent, un monde de lumière, de paix et d’immense tendresse.

Ai-je des peurs aujourd’hui? Peut-être une peur du vide, de l’absence, de l’angoisse. Aujourd’hui j’ai de l’énergie – mais lorsque je ne pourrai rien faire d’autre qu’attendre, attendre une visite ou un moment de quiétude intérieure, de paix, ou la présence discrète de Dieu? Je ne m’inquiète pas aujourd’hui pour ce qui pourrait arriver demain.

Aujourd’hui, je vis des moments de paix et de tranquillité lorsque je ne fais rien de précis. Je suis alors présent à la vie, à la création et à Dieu. La prière peut être un lieu de repos véritable. La prière peut aussi être un cri de douleur et d’angoisse, de solitude. Je crois que c’est là ma plus grande peur. Mais je m’imagine que tout ira bien lorsque le temps viendra.

Vous me demandez ce qui arrivera lorsque je glisserai dans cet autre monde de lumière, de paix et d’immense tendresse de l’au-delà. Voici ce que je crois : j’ai vécu ma vie dans la foi et la confiance, je continuerai donc de vivre dans la foi et la confiance. Je fais confiance à la vie et aux gens. Je fais confiance à mon cœur et à mon esprit. Je fais confiance à la vie, à Dieu, aux efforts pour devenir plus aimant, plus fidèle. Je fais confiance à la création, aux oiseaux, aux fleurs et aux saisons.

La création est si belle – le soleil, le vent, les hommes et les femmes, tout est si beau lorsqu’on y regarde avec confiance et tendresse. Si donc la création est belle, alors la conception des enfants, leur naissance, leur croissance et même leur mort sont également belles.

N’allez pas croire que je vis dans quelqu'utopie où tout serait beau. Les gens peuvent être acerbes voire méchants. Ils peuvent être menés par des pensées et des actes mauvais. Ils peuvent tuer et violer et ainsi de suite. Je sais tout cela. Mais je crois aussi qu’en chaque personne, sous toute la dureté, la haine, la peur et l’angoisse, il y a un petit enfant qui attend l’amour qu’il n’a jamais reçu. Les êtres humains sont véritablement beaux, mais trop nombreux sont ceux qui ne le savent pas.

Qu’est-ce qui selon moi arrive lorsqu’on entre dans cet autre monde de lumière et de gloire? Ce sera un moment merveilleux de paix, d'explosion de joie et d’épanouissement de l’amour. Le moment où finalement nous arrivons à destination. Ce sera plus merveilleux que tout ce qu’on aurait pu imaginer.

Il y aura ensuite un moment de souffrance. Nous verrons clairement comment et quand, au cours de notre séjour sur Terre, nous avons attaqué et meurtri la vie, notre propre vie et celle des autres. Ce sera un moment de souffrance, de profonde tristesse.

Mais ensuite, très vite (bien que le temps ne soit plus le même – pas de minutes, d’heures ou de jours, d’années et ainsi de suite – je ne sais comment expliquer cette nouvelle temporalité où tout sera unifié), oui, très vite, il y aura le sentiment d’être aimé comme nous sommes, avec toutes nos brisures, nos coins obscures et sales et nos désordres.

Nous pleurerons alors de joie – pas de larmes, pas d’yeux, mais nous pleurerons de joie d’être aimés tels que nous sommes, avec toutes les blessures que nous avons infligées à la vie dans notre passé sur Terre – et nous verrons aussi tout ce que nous avons fait par amour de la vie.

Nous entrerons alors dans le lieu du désir, un désir immense non pas seulement de voir Dieu, mais d’être enveloppés en Dieu, de boire Dieu, d’être aimés de Dieu. Le désir est une chose belle, merveilleuse. C’est l’opposé de la dépression. Dans la dépression, il n’y a pas de désir.

Ce lieu du désir est beau, mais source de doulour aussi, parce que nous n’avons pas ce que nous désirons si ardemment. Un désir insatisfait est une attente anxieuse – oui, attendre avec un tel désir est douloureux et source d’angoisse. Toutefois, ce désir nous purifie et nous prépare à la rencontre avec l’Infini.

Puis un jour (malgré qu’il n’y ait pas de jours ni d’années dans ce nouveau monde), le voile se déchire, notre désir le plus profond est comblé, nous sommes Un. Nous découvrons soudainement qui nous sommes en Dieu : la Vie qui coule en nous et à travers nous, donnant et recevant la vie comme un baiser. Tout est en nous et je suis en tout. Tout devient chanson, rire, une fête de mariage avec Dieu et avec tout – mon Dieu et moi.

C’est si merveilleux, indiciblement, incroyablement merveilleux, de danser et rire et boire la plénitude de la vie, de l’amour, de la beauté avec tous ceux et celles que nous avons aimés, tout étant maintenant accompli.

Aujourd’hui, nous sommes sur Terre, une terre d’ombres et parfois de ténèbres, mais nous savons une chose : nos cœurs, si souvent blessés, sont beaux. Ils sont faits pour aimer. Nous nous sentons parfois coupables, fâchés ou déprimés, et nous en voulons aux autres. Mais, à un certain moment, un peu de lumière entre dans nos cœurs et nous commençons à espérer, à croire.

Attendons donc ce nouveau monde entr’aperçu. Préparons-nous à cela à chaque jour, par l’amour des autres, le cheminement dans la foi, en devenant des hommes et des femmes de paix. Le paradis est le paradis – une fête joyeuse, qui se prolonge alors que nous continuons d’aider et d’accompagner ceux qui se débattent encore dans leur cheminement.

Paix,

Jean


Nous remercions lejournal The Globe and Mail pour la permission de reproduire les Lettres de Jean Vanier.

© - The Globe and Mail

 

 

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