IAN BROWN
© - The Globe and Mail - 3 janvier 2009
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Cher Jean,
J'ai remarqué que toutes vos lettres se terminaient par un simple souhait "Paix, Jean". C'est fréquent à cette période de Noël, de Hanukkah et d'autres célébrations religieuses ou spirituelles, mais dans votre cas, c'est permanent.
Hélas, tandis que j'écris, une flambée de violence et d'agitation particulièrement brutale afflige le monde. Le terrorisme en Inde, les milices meurtrières au Congo, la famine et la mort un peu partout. Il semble n'y avoir aucun moyen d'y mettre un terme, et aucun antidote au désespoir
J'essaie de me distraire. J'assiste à une représentation de Planets, de Holst, qui m'égaie pour quelques heures. Je visite le Musée des Beaux-Arts de l'Ontario, récemment remis à neuf, pour y admirer quelques peintures. Je pars en promenade avec mon fils Walker. Mais ce ne sont que de brèves incursions hors d'un monde plongé dans les ténèbres.
Pour cela j'admire votre plaidoyer constant pour la paix, même dans une lettre amicale. La cause de la paix n'a jamais vraiment été réaliste. Pour compliquer davantage les choses, il existerait même ce que certains appellent des guerres justes.
À cette fin, je vous envoie le dernier livre de Nicholson Baker, Human Smoke. M. Baker est un écrivain américain et un opposant acharné à la guerre des É.-U. en Irak. Il fut particulièrement choqué par l'idée selon laquelle la guerre en Irak serait une guerre contre le terrorisme, et donc juste: George W. Bush l'a comparée à la guerre des Alliés contre l'Allemagne nazie.
M. Baker remet en question l'idée selon laquelle la Seconde Guerre Mondiale était "juste": Human Smoke est l'histoire, pleine d'anecdotes, du pacifisme et du bellicisme. Vous avez combattu dans cette guerre pour défendre la liberté. Tout comme mon père. Il admirait Winston Churchill. Mais si M. Baker dit vrai, Churchill était aussi un monstre assoiffé de sang, et Franklin Roosevelt n'était guère mieux.
Même l'Holocauste, selon Baker, n'a pu être empêché par la guerre. Les pacifistes - il y en eut beaucoup - étaient écartés et taxés d'anti-patriotiques.
Si donc le pacifisme est trompeur, quel espoir de paix peut-il y avoir?
Avec mes respectueuses salutations comme toujours, et en espérant que vous ayez eu un joyeux temps des Fêtes,
Ian Brown
JEAN VANIER RÉPOND
Merci pour Human Smoke. Je l'ai lu avec intérêt mais aussi avec un certain malaise. J'ai fait partie de la guerre, de l'héroïsme des combats, des marches aux baïonnettes. J'ai admiré Churchill. J'ai vu des milliers de Flying Fortesses survoler l'Angleterre pour aller bombarder l'Allemagne, espérant que nous vaincrions.
Il y avait, profondément enfoui en moi, un idéalisme de la guerre. Cela faisait partie de moi.
Ce que j'ai lu sur Winston Churchill et ce que j'oserais appeler sa soif de guerre, de gagner à tout prix, a touché une corde sensible en moi et m'a ouvert les yeux sur une vérité que j'avais refusé de voir. "Bomb the Huns to hell"? Bombarder des villes en sachant que les objectifs militaires ne seraient pas touchés, mais que des milliers de civils en mourraient?
Oui, sur le front, parmi les soldats, il y eut du courage et de l'héroïsme. Mais derrière se trouvaient des politiciens qui "jouaient" à la guerre - un jeu, un horrible jeu.
En lisant Human Smoke, j'ai été particulièrement touché par l'histoire de Jeannette Rankin qui vota au Congrès contre l'entrée en guerre des États-Unis (elle fut la seule membre du Congrès à s'y opposer). "Elle fut sifflée et huée... des officiers de l'Armée lui crièrent des insultes." Mais peut-être avait-elle raison. Peut-être y avait-il d'autres moyens que nourrir la haine des "Huns" et des "Japs".
On ne peut être attiré par la guerre, la violence, le sang répandu. Cette attraction est profondément blessante, pas seulement pour ceux qui en meurent, mais aussi pour ceux qui tuent.
Le pacifisme n'est efficace que si plusieurs sont prêts à vivre le courage de la non-violence et de s'opposer à l'insolence de la force avec la fermeté de la vérité, s'ils sont préparés aux conséquences.
En Allemagne, Dietrich Bonhoeffer (le pasteur luthérien et leader de la résistance allemande) marcha vers sa mort en s'opposant à Hitler. Franz Jägerstätter (un pacifiste catholique autrichien) refusa de s'enrôler dans l'armée allemande et fut guillotiné. Des pasteurs protestant prièrent pour les Juifs dans leur église et furent arrêtés et déportés dans les camps de concentration.
Plusieurs Allemands héroïques dirent "non" à Hitler, mais sans doute trop peu. Plusieurs églises ont même vu en Hitler un sauveur face à la menace de la Russie communiste. Elles minimisèrent le danger ou refusèrent de voir le mal en Hitler et ses adeptes.
Les chrétiens entendaient les paroles de Jésus prononcées en chaire - "aimez vos ennemis" - mais n'étaient pas encouragés à se tenir debout avec la vérité des Évangiles.
Si toutes les églises chrétiennes avaient prêché l'amour de Jésus, si toutes avaient soutenu leur frères et soeurs juifs, si tous - et je dis tous - avaient été appelés à porter l'étoile de David jaune au bras, il y aurait eu des manifestations énormes dans les rues allemandes, françaises et anglaises. Peut-être n'y aurait-il pas eu de guerre.
Les chrétiens, toutefois, peuvent être infectés par le nationalisme et attirés par l'héroïsme de la guerre, de cette guerre dite juste. Le pacifisme, qui se manifeste d'une façon particulière parmi les Quakers, les méthodistes et les Catholic Workers, n'est pas un simple refus de combattre. C'est une manière de vivre qui met l'amour au coeur de toute chose. C'est une lutte pour la paix et pour résoudre les conflits à tous les niveaux de la société. C'est se tenir debout pour la vérité et le pardon.
C'était la vision de Mahatma Gandhi. Un jour, Gandhi écrivit une lettre à Hitler, qu'il signa "votre sincère ami". Plusieurs Juifs furent révoltés par cette lettre, qu'ils considéraient trop aimable. Mais Gandhi ne pouvait accepter qu'une personne cruelle ne puisse changer. Il croyait que chacun pouvait se repentir et devenir plus aimant. Peut-être que le recul pris à la lecture de ce livre peut mener à un regard plus sage sur l'avenir.
Jeanette Rankin était seule. Peut-être vous sentez-vous aussi seul aux côtés de Walker; peut-être nous sentens-nous seuls à L'Arche dans une société de compétition.
La question est de savoir transmettre une vision de paix et d'amour à notre monde, une manière de vivre qui valorise la justice et le partage des richesses, où chaque personne a une valeur et est appelé à vivre dans la plénitude et dans un lieu auquel il peut vraiment avoir un sentiment véritable d'appartenance.
Paix,
Jean
(Cinquième partie à venir - Sur la vieillesse et l'angoisse)
Nous remercions le Globe and Mail pour la permission de reproduire les Lettres de Jean Vanier.
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